Interview

« L’IA va accélérer la pulvérisation du travail »

Le philosophe et informaticien Jean-Gabriel Ganascia a débattu avec le directeur de la transformation digitale et des données RH à France Travail, Aurélien Fenard, lors d’une table ronde organisée par l’Unédic.

25 juin 2026

L’arrivée en trombe de l’intelligence artificielle générative, avec son lot de promesses et de menaces, interpelle quiconque s’intéresse à l’avenir du travail. L’Unédic, forte de sa capacité d’observation et d’analyse du marché de l’emploi, a déjà produit plusieurs travaux explorant les enjeux de l’IA : un panorama de la littérature économique, des enquêtes auprès des dirigeants d’entreprise sur leurs perceptions de la transition numérique et de premiers éléments sur le recours aux IA par les demandeurs d’emploi.

Dans le cadre d’un séminaire proposé à ses administrateurs, l’Unédic a reçu en avril 2026 Aurélien Fenard, directeur de la transformation digitale et des données RH à France Travail, et Jean-Gabriel Ganascia, philosophe et informaticien, professeur à Sorbonne Université, chercheur au LIP6, président du comité d’éthique de France Travail, pour une table ronde intitulée « Le management des compétences à l’ère de l’IA ». Cet échange est retranscrit ci-dessous dans une version éditée.

En matière d’intelligence artificielle, deux grands récits se confrontent. D’une part, un récit plutôt catastrophiste qui prédit l’effacement de l’humanité au profit de machines qui seraient plus compétentes que les humains. D’autre part, un récit très utopiste sur ce que vont nous apporter ces IA pour régler tout un tas de problèmes, du changement climatique aux questions de santé en passant par les inégalités. Parfois, ces deux récits cohabitent dans le discours d’une même personne. Qu’est-ce que cela dit du moment que nous vivons ?

Jean-Gabriel Ganascia : Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit un livre intitulé « Le Mythe de la singularité », à propos de ce récit venu de la science-fiction et qui a ensuite été repris par des ingénieurs, dont le directeur scientifique de Google, Ray Kurzweil. Ce mythe de la singularité nous explique que les machines vont se développer tellement qu'à un moment donné – appelé la « singularité » – elles vont soit prendre le pouvoir, soit nous allons pouvoir télécharger notre conscience. Je montrais que, du point de vue scientifique, nous n’avions pas d'arguments pour étayer ce récit. Ensuite, bien sûr, il faut se demander, pourquoi racontent-ils cela ? Pourquoi les personnes qui fabriquent ces machines nous expliquent qu’elles sont dangereuses ? C’est quand même bizarre ! Ils nous assurent que c’est très dangereux et qu’ils sont les seuls à le savoir. Pourtant, il faut le rappeler : il n’y a pas de déterminisme technologique. Nous sommes toujours libres, il ne faut pas donner les clés à ces acteurs du numérique ; c’est à nous de savoir ce que nous voulons faire.

Aurélien Fenard : J’aurais du mal à ne pas être d’accord avec Jean-Gabriel. Dans la Silicon Valley, on retrouve le clivage entre les « doomers » - les pessimistes - et les « accélérationnistes ». Les « doomers » prédisent la fin du monde, les accélérationnistes expliquent que l’IA va nous permettre de l’éviter. C’est une polarisation qui est réellement ancrée, parfois pour des raisons marketing : on a entendu Sam Altman dire qu’il n’osait pas sortir un modèle d’IA parce qu’il était trop puissant… Mais il faut souligner que tout ce microcosme de la Silicon Valley est en train de se heurter à la réalité de la vie aux Etats-Unis. On y voit des actes violents contre les grandes figures de l’IA comme Sam Altman, justement, de la part de personnes jeunes. Pourquoi ? Parce que les études aux Etats-Unis, c’est un sujet difficile. Quand on dit à toute une jeune génération qu’on n’a pas besoin d’elle parce qu’on a des IA, la société peut craquer. Enfin, il ne faut pas oublier dans tout cela la Chine, qui ne fait pas de bruit, mais qui est très efficace et qui met la pression à tout le monde en matière d’IA.

« Ce n’est pas parce que vos compétences sont automatisables qu’elles vont disparaître »

Que change l’arrivée de l’IA générative pour la notion de compétences ?

Aurélien Fenard : A ce stade, l’IA ne change pas forcément des métiers tout entiers. Elle change des tâches, ou des parties de tâches. Des études commencent à paraître qui analysent, au sein de métiers, quelles tâches vont être exposées ou non. Il est déjà clair que si vous êtes télévendeur ou couvreur sous la pluie en Normandie, vous n’êtes pas exposé du tout au même risque de voir votre activité remplacée. L’autre point important, c’est l’hybridation : ce n’est pas parce que vos compétences sont automatisables qu’elles vont complètement disparaître. Prenons l’exemple des experts comptables : pour eux, il s’agira en partie de pouvoir valider la production de l’IA, en déjouant ce qui est faux ou incorrect. On croit souvent que l’IA va enlever du travail, mais parfois elle va en rajouter. Il y a 25 ans, on disait qu’Excel serait la mort des comptables, et on n’a jamais eu autant besoin de comptables, c’est un métier en tension !

Jean-Gabriel Ganascia : Je suis d’accord, on ne supprime pas les métiers. On automatise des tâches, et des métiers mono-tâche, il en existe très peu. Mais il ne faut pas oublier l’aspect négatif : à partir du moment où certaines tâches sont automatisées, la compétence qui était requise pour l’exercer disparaît progressivement. Surtout, les jeunes qui arrivent n’acquièrent plus cette compétence. Dans l’éducation, nous avons un énorme problème. Les professeurs ne savent plus comment faire. Ils ne demandent plus de devoir à la maison. Pire encore dans les études d’ingénieur : il y a normalement des mémoires de fin de projet, mais on ne peut plus faire ça avec les IA génératives. Alors on fait un oral. Mais ce n’est pas la même chose que ce temps assez long, passé à affronter l’angoisse de la page blanche, à élaborer l’ensemble du projet. Il va falloir qu’on essaye de surmonter ces questions.

« L’histoire rétrospective des technologies montre que l’on s’est très souvent trompé sur les anticipations »

Les promoteurs de l’IA générative font paraître des études annonçant que leurs produits auront des conséquences considérables sur l’emploi. Que dire de ces anticipations ?

Jean-Gabriel Ganascia : Les études qui sont faites sur l’emploi sont, pour beaucoup d’entre elles, complètement fausses. Elles sont réalisées par des cabinets de conseil et si vous en lisez la méthodologie, vous êtes soufflé ! Il faut rappeler que l’IA est un dispositif socio-technique, qui prend son sens eu égard à une organisation sociale, au sein de laquelle on ne peut prédire quelle place il va occuper. Parfois, certains outils dont on n’imaginait pas qu’ils seraient utilisés se sont massivement diffusés. D’autres fois, des projections ont été faites et se sont révélées complètement fausses. Vous souvenez-vous du metavers ? On n’en parle plus ! Evidemment, on ne va pas passer notre vie avec des casques de réalité virtuelle sur la tête ! L’histoire rétrospective des technologies montre que l’on s’est très souvent trompé sur les anticipations. Le problème avec l’IA générative, c’est l’ampleur des investissements qui sont faits aujourd’hui : il y a une course folle qui est engagée entre les grands acteurs du numérique, justifiée par les supposés gains de productivité… Je ne dis pas qu’il n’y aura pas de transformations dans le travail, mais je suis assez dubitatif.

Aurélien Fenard : On commence à voir des choses intéressantes aux Etats-Unis : une étude intitulée « The AI layoff trap », c’est-à-dire « le piège des licenciements par IA », montre que certaines entreprises sont allées trop vite. Celles qui ont fait le choix de se délester rapidement de leur personnel au profit de l’IA en ont payé le prix et ont perdu des clients. Il y a des entreprises qui embauchent de nouveau pour ne pas disparaître.

Si vous deviez faire une recommandation face à ces transformations qui s’annoncent, quelle serait-elle ?

Jean-Gabriel Ganascia : Si l’on est optimiste, on peut espérer que l’utilisation de ces outils va dégager du temps pour se concentrer sur le cœur de son métier, sur la relation avec l’homme. L’inquiétude qu’on peut avoir, c’est que ce soit l’inverse qui se produise. A partir du moment où des gains de productivité apparaissent, on pourra demander à la même personne d’en faire plus. Il y aura alors une accélération des processus et la spécialisation de chacun dans des tâches de plus en plus petites. On aura la poursuite du taylorisme, en pire : l’IA va accélérer ce que j’appelle la « pulvérisation » du travail. C’est ce qu’on voit en Afrique, où œuvrent les petites mains de l’IA pour des salaires très faibles : du travail en poudre, broyé, avec une perte de sens extrêmement importante. Ma recommandation, c’est d’éviter à tout prix qu’on en arrive à cela. Et j’insiste : cette issue n’est pas certaine, nous avons la liberté de faire que l’IA soit pour le meilleur… ou pour le pire.

Aurélien Fenard : A mes yeux, les RH ont cette année deux priorités sur leurs listes, et l’IA n’est que la deuxième. La première, c’est la santé mentale. Il faut prendre en compte le lien entre les deux. On parle aux Etats-Unis de « brain rot », le « pourrissement du cerveau ». YouTube et Instagram viennent d’être condamnés pour des pratiques psychologiques nocives qui rendent addictives ces plateformes. Et l’IA, à cet égard, c’est encore pire que les réseaux sociaux. Face à cela, les comités d’éthique IA jouent un rôle d’alerte essentiel. Et le dialogue social est essentiel, pour que cette transformation s’opère de la bonne manière.

Thèmes

Espace presse

Consultez notre espace dédié aux journalistes.

Explorer l'espace presse
Contact presse
Pour toute question, n’hésitez pas à contacter nos équipes.