Que dit la recherche sur les racines de la stigmatisation des demandeurs d’emploi?
Charly Marie : Du point de vue de la psychologie, voici ce que l’on peut en dire : les personnes pensent en catégories, c’est-à-dire qu’elles mettent les gens qui leur semblent partager des caractéristiques communes dans des groupes. Si certaines caractéristiques ne sont pas jugées pertinentes pour constituer un groupe, comme par exemple avoir les yeux marrons, d’autres sont considérées comme différenciantes. Autrement dit, il y a des différences invisibles et des différences qui différencient. Ensuite, les personnes lient ces différences à des stéréotypes, ce qui leur permet de se penser qualitativement différentes et de mettre les groupes dévalorisés à distance.
Quelles sont les conséquences de cette catégorisation ?
Ce phénomène d’étiquetage, de stéréotypisation, puis de mise à distance, a deux conséquences principales. D’un côté, il permet de se comparer pour maintenir une estime de soi (une évaluation globale de soi-même) positive. Parmi l’ensemble des cibles possibles, la comparaison se sédimente souvent sur l’identité professionnelle, qui est une des étiquettes qui permettent de (se) différencier. De l’autre côté, pour les personnes associées aux groupes qui portent les stéréotypes les plus négatifs, la stigmatisation peut alimenter des stratégies de police sociale, à savoir contrôler ou discriminer pour chercher à remettre dans le droit chemin les personnes qui sont vues comme s’en éloignant trop. Cela affecte notamment les chômeurs et chômeuses et produit du mépris, de la honte ou encore de la culpabilité, en ce qu’ils et elles sont perçus à tort comme étant membres d’une catégorie « à part ».
Des stéréotypes principalement négatifs ou paternalistes, souvent coupés de la réalité
Comment naissent les stéréotypes qui accompagnent la stigmatisation ?
Les stéréotypes n’ont pas besoin d’être vrais pour exister. Ils sont des croyances sur les caractéristiques des membres d’un groupe, par exemple leurs comportements ou leurs traits de personnalité. Les stéréotypes s’appliquent du seul fait qu’une personne semble appartenir à un groupe. Mais ils sont aussi une théorie implicite, une explication de pourquoi ces caractéristiques sont liées et de pourquoi un groupe possède certaines caractéristiques.
Un stéréotype a une structure, c’est un mécanisme fonctionnel qui est d’abord organisé autour de la « chaleur » (est-ce que je peux faire confiance à la personne que je rencontre, ou bien est-ce qu’elle est une menace, en fonction des stéréotypes des groupes auxquels elle me semble faire partie ?), puis de la « compétence » (est-ce que la personne que je rencontre est capable de transformer une intention en action, à nouveau en fonction des stéréotypes ?). Ce qui est important, c’est que les stéréotypes découlent principalement de la structure sociale : la chaleur découle du sentiment de menace réelle ou symbolique que le groupe évoque, et la compétence provient de la place du groupe dans l’échelle sociale. Si les groupes changent, la structure cognitive est, de façon surprenante, plutôt stable à travers le temps et les cultures.
Cependant, même si l’on peut être en désaccord avec un stéréotype, souvent, on le connaît et le seul fait de le connaître peut nous amener à l’utiliser par exemple dans des situations de stress ou tout simplement lorsque l’on veut aller vite.
Qu’est-ce qui fait la spécificité des stéréotypes attachés aux chômeurs ?
Un travail de Gauthier Camus et Sophie Berjot en 2015 montrait que le stéréotype associé aux personnes au chômage est très négatif : profiteurs, assistés, pauvres, victimes, paresseux, manque de motivation, manque de compétence... Nous avons approfondi ce travail en 2025 et avons montré que les stéréotypes attachés aux chômeurs et chômeuses sont parmi les plus négatifs sur ces deux dimensions de chaleur (amical, sincère …) et de compétence (compétent, sûr de soi…), même lorsque comparés à un groupe pourtant très dévalorisé.
Les stéréotypes sur les personnes privées d’emploi prospèrent alors que certains éléments factuels sur la vie quotidienne des demandeurs d’emploi sont mal connus, ainsi que le démontre régulièrement le Baromètre de la perception du chômage et de l’emploi de l’Unédic. Pourtant, environ 7 Français sur 10 ont une « proximité » au chômage, soit parce qu’ils le vivent, l’ont vécu ou qu’un de leur proche le vit. Comment expliquer ce paradoxe apparent ?
Dans nos sociétés libérales, un focus fort est mis sur la personne, parfois au point d’en oublier les influences contextuelles qui conditionnent pourtant la capacité à faire. C’est une erreur d’attribution : on attribue aux personnes la responsabilité de phénomènes qui proviennent de leur environnement. Cela rejoint les stéréotypes, qui sont des théories sur le monde, pour le simplifier et pour faire avec sa complexité. On ne peut pas tout connaître, donc on se forme des images sur les choses.
Une idée qui revient souvent, c’est que si une personne « n’y arrive pas », c’est qu’elle « ne fait pas bien ». On retrouve ici le stéréotype d’un déficit de compétence. Alors qu’il faut rappeler la réalité : il y a en France, en 2025, autour de 5 000 000 de personnes inscrites à France Travail et qui doivent chercher un emploi. Sur la même période, le ministère du Travail estime qu’il y a un peu moins de 500 000 emplois vacants dans les entreprises du secteur privé (hors agriculture, intérim, particuliers employeurs et activités extraterritoriales). Ce qui apparaît, ce n’est pas qu’il est impossible d’obtenir un emploi, mais que ce n’est pas possible pour tout le monde (sans même parler de l’inadéquation des compétences, des capacités, des appétences…).
Malgré cela, les motivations des demandeurs d’emploi sont souvent remises en question…
Une autre idée qui revient souvent est que les chômeurs ne cherchent pas vraiment un emploi. Ce qui revient au stéréotype que les chômeurs sont amoraux, que l’on ne peut pas leur faire confiance. C’est à nouveau faux, la moitié des personnes inscrites à France Travail ont déjà un emploi. En outre, des travaux de Pôle emploi (devenu en 2024 France Travail, ndr) ont montré que l’immense majorité des demandeurs et demandeuses d’emploi recherchent activement un emploi : en 2017, à la suite d’un contrôle aléatoire, 12 % étaient radiés et ce chiffre tombe à 9 % en 2023.
Pareil pour l’idée que l’on est au chômage pour les allocations, car seules 4 personnes inscrites à France Travail sur 10 reçoivent une allocation chômage. Idem pour l’idée que c’est la belle vie, car le montant mensuel moyen d’une allocation est de 1 046 € net, ce qui est bien inférieur au SMIC à 1 426 € net. En conséquence, 1 chômeur sur 3 est en situation de pauvreté monétaire. À nouveau, on retrouve le stéréotype d’un manque de confiance.
C’est ainsi que certains éléments de discours stigmatisants circulent, adossés au stéréotype de faible chaleur et de faible compétence, indépendamment de toute réalité.
L’Observatoire du bien-être, notamment, souligne que, parmi les événements majeurs de la vie, le chômage a ceci de particulier qu’il laisse celles et ceux qui le vivent avec un niveau de satisfaction dans la vie durablement inférieur, contrairement à d’autres chocs dont les effets finissent par se dissiper, comme un divorce par exemple. La perte d’emploi semble laisser des stigmates, en quelque sorte. Comment l’expliquer du point de vue de la psychologie ?
L’Observatoire du bien-être a fait un excellent travail, et en effet, le chômage réduit durablement le bien-être des personnes, quelle que soit sa durée, et ce d’autant plus que les épisodes sont répétés. Cela pourrait s’expliquer car le fait d’avoir vécu le chômage amène à un salaire plus faible une fois que la personne retrouve un emploi, à des emplois de moins bonne qualité, augmente la probabilité de divorcer, ou encore dégrade la santé physique et mentale. Ce dernier point est très bien établi et l’équipe de Pierre Méneton à l’Inserm avait estimé que 14 000 décès étaient imputables au chômage en France en 2017.
Le volume des articles de presse consacrés au chômage et aux demandeurs d’emploi est très faible
Vous avez étudié le traitement médiatique du chômage et des demandeurs d’emploi dans la presse française entre 2005 et 2022, avec près de 13 000 articles analysés. Comment le caractériseriez-vous ?
Le volume des articles consacrés aux « chômeurs » est très faible dans la presse écrite française. Nous estimons que, sur la période étudiée, les papiers qui traitent de sujets économiques sont 22 fois plus nombreux que les papiers qui traitent des chômeurs et des chômeuses. Les articles qui traitent du football sont 59 fois plus nombreux.
Que racontent les rares articles qui abordent le sujet du chômage et des chômeurs ?
Sur le plan qualitatif, nous avons analysé l’ensemble du traitement médiatique accessible. Nous montrons que ces articles s’organisent selon six grands cadrages médiatiques, qui sont autant de manières de traiter le sujet. Le premier cadrage est quantitatif : les chiffres du chômage, les flux et les stocks. On identifie ensuite un cadrage politique de conceptualisation du « chômeur », principalement sous l’angle de la fraude et du contrôle. Cela ne signifie pas que tous les articles soutiennent ce narratif, mais que les articles s’articulent autour de ce cadrage même pour le réfuter ou pour défendre l’idée que le chômage entraîne d’abord des difficultés. Le troisième cadrage répond au second : il s’agit de l’implémentation de la vision politique dans la loi, via des mesures politiques. Par exemple, la réforme de l’ANPE et des Assédic qui deviennent Pôle emploi, ou les politiques dites d’activation. Ces trois cadrages représentent quasiment la moitié du traitement médiatique, ce qui montre que le sujet est très largement technique avant d’être humain.
Il y a ensuite un cadrage qui représente un peu moins d’un quart du traitement médiatique des chômeurs, qui se focalise sur le déploiement de la politique sur le terrain. On y entend les conseillers et conseillères de Pôle emploi, les directeurs et directrices d’agences, les bénévoles d’associations qui accompagnent les gens. On y trouve un décalage complet du regard porté. Ici, pas de regard accusateur. Les chômeurs sont perçus comme des personnes cassées, qui ne savent pas faire, qui rencontrent des difficultés, mais qui n’ont pas de failles morales. Cela rappelle le stéréotype de faible compétence, mais pas de faible chaleur. Comme si le fait de rencontrer et d’accompagner les personnes au quotidien pouvait modifier le regard porté.
Pour « percer » dans les médias, les chômeurs doivent démontrer une motivation exceptionnelle
On n’entend pas la voix des chômeurs dans ces quatre premières approches…
En effet, environ 80 % des articles ne portent pas sur les chômeurs et chômeuses eux-mêmes. Le cinquième cadrage est celui dans lequel ils apparaissent enfin. Qu’ils soient racontés ou qu’ils et elles se racontent, c’est un cadrage de récit d’une vie de difficultés. C’est dans ces articles qu’on voit des titres comme « Courageuse, volontaire mais éternellement chômeuse ? » C’est là qu’émergent des figures, comme cet homme qui se postait au bord d’une voie rapide avec une pancarte marquant « Je veux travailler » suivi de son numéro de téléphone en mars 2016. C’est impressionnant ! Et c’est cette personne qui va « percoler » dans les médias et dans notre analyse. Le jeune horticulteur, qui avait interpelé Emmanuel Macron en septembre 2018, avait lui aussi « percé », parce qu’il avait été jusqu’à solliciter directement le Président de la République en direct à la télévision. Dans ces deux cas, ces personnes ont fait preuve d’une motivation exceptionnelle à retrouver un emploi, qui leur a permis de franchir le mur médiatique. Enfin, le dernier cadrage est très rare. C’est celui de l’action collective, des associations de chômeurs et de chômeuses, des grèves et des manifestations. Ces actions sont très peu rapportées, potentiellement car il y en a peu.
Comment le recours à ces différents cadrages évolue-t-il ?
Ce qui apparaît de façon robuste dans nos travaux, c’est que plus le taux de chômage augmente, plus le cadrage du vécu des chômeurs et chômeuses est utilisé. Plus les personnes sans emploi sont nombreuses, plus on les raconte. On note également que le traitement des politiques de l’emploi sur le terrain est beaucoup plus fréquent dans la presse régionale.
Que peut-on dire du recours aux différents cadrages dans les médias et des effets sur l’opinion publique ?
Hélas, nous n’avons pas pu lier les cadrages médiatiques à l’opinion publique. Mais une équipe britannique emmenée par Celestin Okoroji a réalisé un travail similaire au notre en se référant aux discours des dirigeants et dirigeantes des principaux partis politiques en Angleterre entre 1996 et 2016. De l’analyse de ces discours ressortait trois grandes façons de traiter les chômeurs et chômeuses. La première, c’est l’ « othering », le fait d’ « altériser », c’est-à-dire de considérer quelqu’un comme autre que soi, en l’espèce de considérer les chômeurs et chômeuses comme étant intrinsèquement différents des autres personnes. Cela renvoie aux stratégies de comparaison décrites plus tôt. Un second thème identifié par ce travail renvoie aux aspects politiques du chômage, en tant qu’ils servent à valoriser les résultats du parti au pouvoir en matière d’emploi, ou bien à attaquer le bilan de l’adversaire sur le sujet. Le troisième cadrage concerne la construction de politiques sociales et de leurs impacts. Ces trois cadrages font écho aux trois premiers cadrages que nous avons identifié dans nos propres travaux en France.
À partir de ces trois cadrages tirés de l’analyse des discours politiques, l’équipe examine le traitement médiatique du chômage et des chômeurs dans les grands journaux. Elle montre que l’altérisation des demandeurs d’emploi dans les discours des politiques est corrélée négativement à travers le temps avec des questions issues du British Social Attitudes Survey, une vaste enquête d’opinion réalisée chaque année depuis 1983. Ainsi, indépendamment du taux de chômage, plus l’altérisation des chômeurs est utilisée, plus l’opinion publique exprime une hostilité à l’égard des chômeurs et chômeuses. Il est cependant difficile d’établir un lien causal clair entre ces variables.
Ces travaux et les vôtres s’appuient sur la presse écrite. La nature du discours qui se déploie sur un plateau télévisé ou sur un réseau social peut sembler bien différente de ce qui s’écrit dans un journal. Quel est votre regard sur ces espaces médiatiques ?
J’ai le sentiment, qui gagnerait à être objectivé, qu’il y a une sécession entre l’opinion telle qu’elle est mesurée par le Baromètre Unédic notamment, et les personnes qui ont la possibilité de s’exprimer dans les médias. Ainsi, 6 Français sur 10 se disent « attachés » au modèle français d’assurance chômage, et je n’ai pas l’impression d’entendre cette proportion reflétée dans l’ensemble des espaces médiatiques. À nouveau, des travaux seraient nécessaires pour analyser les discours diffusés à la télévision et sur les réseaux sociaux, pour dépasser ma seule impression.
Une brèche dans les stéréotypes : à 50 ans, une majorité d’actifs a fait l’expérience du chômage
Les demandeurs d’emploi ont-ils des moyens d’agir contre la stigmatisation qu’ils subissent ?
Si l’on considère les personnes individuellement, la réponse est, a priori, non. Il n’y a pas de travaux spécifiques sur le chômage, mais il existe des travaux sur d’autres minorités : personnes noires dans des environnements blancs, femmes dans des milieux masculins, personnes trans… et le stigmate est une identité qui s’impose à celles et ceux qui le subissent. On ne peut pas quitter une identité qui nous est assignée et chaque interaction, même en cherchant à cacher l’identité stigmatisée, reflète le potentiel d’être mis à jour. Collectivement cependant, les personnes peuvent s’engager, par exemple dans des associations ou bien dans des syndicats de personnes privées d’emploi. La littérature montre que cela peut les aider à déconstruire et à délégitimer cette stigmatisation grâce à la force du collectif.
La racine de ce phénomène est le fait qu’on construit mentalement des frontières entre les « chômeurs » et les « non-chômeurs » alors que le groupe des chômeurs n’a aucun sens. C’est un évènement dans une vie, un état passager normal qui ne définit en rien la personne que l’on est. Le chômage est tellement normal qu’à 50 ans, un actif sur deux a validé au moins un trimestre de retraite au titre du chômage. Cela fait du chômage une expérience majoritaire, ainsi que le rappelait l’économiste Michaël Zemmour. Les chômeurs ne sont pas qualitativement différents des autres actifs et il est normal de connaître des transitions dans une vie professionnelle.
Vous montrez, dans votre travail, l’utilité des contacts directs pour dépasser les frontières entre les groupes. Que peuvent-ils apporter aux personnes stigmatisées, mais aussi aux personnes potentiellement stigmatisantes ?
Nous avons remarqué au cours de nos recherches que les professionnels de l’insertion ne considèrent pas les chômeurs et chômeuses comme moins moraux que d’autres groupes ou professions. Cela tend à montrer que, plus on s’approche des personnes – qu’on les rencontre, qu’on les écoute, qu’on est en prise avec leurs vies – plus on en a une opinion positive. C’est un résultat à prendre avec des pincettes, qui semble montrer que les contacts fréquents enclenchent des processus psychologiques qui incitent les personnes à délaisser les stéréotypes pour une approche individualisée. C’est un résultat cohérent avec un immense pan de la littérature.