Interview

« Accéder à l’emploi a parfois un coût, et tout le monde ne peut pas le financer »

Qu’est-ce qui freine les demandeurs d’emploi dans leur recherche d’emploi ? Comment les accompagner pour surmonter ces freins ? L’émission « Longue vue » a reçu Laurence Bedeau, directrice associée au cabinet Elabe, et Johan Bernardini-Perinciolo, directeur délégué à l’accompagnement des demandeurs d’emploi à France Travail.

7 mai 2026

Retrouver du travail n’est pas seulement une question de volonté. Bon nombre de demandeurs d’emploi font l’expérience de « freins » dans leur recherche d’emploi : pas de voiture pour se déplacer, des enfants à faire garder ou un profil objet de discriminations… Le 7e volet du Baromètre Unédic de la perception du chômage et de l’emploi révèle les perceptions des demandeurs d’emploi sur ces freins : ceux qu’ils redoutent, ceux qu’ils rencontrent effectivement et comment ils éprouvent ces blocages.

L’enquête révèle que les situations perçues comme les plus bloquantes ne sont pas nécessairement celles qui se manifestent le plus fréquemment. Elle illustre également la manière dont les freins se cumulent et, parfois, s’entretiennent mutuellement. Les récits des demandeurs d’emploi dévoilent une réalité nuancée, qui appelle une réponse adaptée. À cet égard, France Travail, opérateur de l’Unédic, affiche l’ambition de « relever les défis périphériques » qui empêchent le retour à l’emploi.

Dans l’émission « Longue Vue », animée par Vincent Edin, Laurence Bedeau, directrice associée au cabinet Elabe, confronte les résultats du Baromètre Unédic au point de vue de terrain de Johan Bernardini-Perinciolo, directeur délégué à l’accompagnement des demandeurs d’emploi à France Travail. Une version éditée et condensée de cet entretien est proposée ci-après.

Vincent Edin : L’Unédic a publié le 7e volet du Baromètre de la perception du chômage et de l’emploi, avec une partie thématique qui explore les leviers et les freins à l’emploi. Laurence Bedeau, qu’est-ce que l’Unédic cherchait à éclairer avec cette enquête ?

Laurence Bedeau : Chaque année depuis 2020, nous faisons le même constat : la plupart des Français, qu’ils soient en emploi ou non, déclarent que le chômage peut arriver à tout le monde. Mais en même temps, il y a près de 6 Français sur 10 qui ont tendance à considérer que les chômeurs ne font pas assez de concessions pour reprendre un emploi. Pourtant, accéder à l’emploi, ce n’est pas uniquement une question d’adéquation entre une compétence recherchée et une compétence disponible. Accéder à l’emploi, c’est aussi pouvoir y aller, pouvoir faire garder ses enfants, a fortiori quand on est mère isolée. C’est aussi avoir un logement suffisamment stable, ou avoir les compétences absolument basiques, comme le fait de parler correctement le Français. Tous ces sujets ont longtemps été invisibilisés et considérés sans lien avec l’emploi. Aujourd’hui, on parle de ces freins périphériques, qui sont en fait des critères d’employabilité absolument essentiels.

Les « défis périphériques », un enjeu majeur pour France Travail

Johan Bernardini-Perinciolo, vous pilotez à France Travail un programme consacré à la levée des freins périphériques, tous ces freins non professionnels qui empêchent le retour à l’emploi. Quel est son objectif ?

Johan Bernardini-Perinciolo : Les contraintes personnelles, familiales, parfois matérielles, doivent être dépassées pour ne pas devenir des freins. Notre premier objectif est d’identifier 100 % des situations. Le deuxième, c’est, pour toutes ces situations identifiées, de qualifier l’impact sur l’accès à l’emploi. Et ensuite, de trouver une solution adaptée pour chacun. Cette solution peut être plus ou moins en autonomie, plus ou moins avancée.

  • Relever les défis périphériques pour faciliter le retour à l'emploi

    Opérateur de l’Unédic, France Travail s’attache à repérer rapidement les contraintes personnelles qui peuvent freiner le parcours professionnel des demandeurs d’emploi. Grâce à une qualification précise de ces situations – mobilité, santé, logement, numérique ou accompagnement social – France Travail peut les orienter vers les bonnes structures et leur proposer les aides et les dispositifs les plus adaptés à leurs besoins.

    En savoir plus sur : dora.inclusion.gouv.fr et mes-aides.francetravail.fr

Le premier enseignement du Baromètre Unédic, c’est qu’il y a une majorité des Français (64 %) qui reconnaissent que nous ne sommes pas tous égaux devant la recherche d’emploi.

Laurence Bedeau : C’est révélateur de la perception et de la compréhension du poids de ces freins périphériques, au-delà de l’expérience. Il y a cette conviction, que l’on soit en emploi ou non, y compris parmi les inactifs, que tout le monde n’a pas les mêmes chances de trouver un emploi et a fortiori, de retourner vers l’emploi quand on s’en est éloigné. Il y a chiffre qui m’a frappée : cette perception d'inégalité grimpe à plus de 70 % parmi les familles monoparentales, qui vivent cette difficulté qu’est l’éducation solitaire d’un enfant, notamment sur des questions très pratiques, celles des solutions de garde et de l’accès aux solutions de garde.

Avoir des enfants sans possibilité de garde est considéré comme un frein quasiment insurmontable

Laurence Bedeau - directrice associée au cabinet Elabe

Vous avez demandé à des actifs en emploi et à des demandeurs d’emploi ce qui pouvait constituer ou non des freins à l’emploi. Qu’est-ce qui en ressort ? 

Laurence Bedeau : Nous avons testé 22 situations, qui correspondent aux champs de la situation familiale, de la santé, des compétences, de la situation économique du répondant, de la mobilité et ce que j’appelle l’identité, c’est-à-dire l’âge, le genre ou l’origine. Sur ces 22 situations, le diagnostic est largement partagé : que l’on soit en emploi ou non, on s’accorde systématiquement sur 20 situations pour reconnaître qu’elles sont un frein à l’emploi. Quatre de ces situations sont même identifiées par les demandeurs d’emploi comme des obstacles presque impossibles à franchir pour retourner vers l’emploi.

De quoi s’agit-il ?

Laurence Bedeau : D’abord, le fait d’avoir des enfants sans possibilité de garde, que ce soit pour des raisons financières ou faute de disponibilité d’une offre de garde. C’est considéré comme un frein quasiment insurmontable par quasiment tout le monde. La deuxième situation, c’est la question de la santé, notamment sur la maladie chronique ou l’affection de longue durée, on a le sentiment que c’est quasi infranchissable. Ensuite, quel que soit l’âge du répondant, le fait d’être senior est perçu comme une porte qui commence à se refermer. La quatrième situation, ce sont les difficultés de mobilité : elles sont diverses, et elles freinent presque systématiquement le retour à l’emploi.

Johan Bernardini-Perinciolo, sur la question des freins à la mobilité : il existe un discours dominant qui stigmatise les demandeurs d’emploi qui ne seraient pas assez mobiles, refusant un emploi à Nice parce qu’ils habitent à Brest. Est-ce de cela dont on parle ici ?

Johan Bernardini-Perinciolo : Il y a deux manières de voir la mobilité. D’une part, la mobilité géographique : accepter de changer de lieu de vie pour accéder à un emploi. D’autre part, la mobilité du quotidien : pour aller exercer un emploi – et parfois même pour en chercher un – il faut un moyen de locomotion. Tout le monde n’a pas le permis de conduire, accès à un véhicule personnel, ou aux transports en commun. Tous les territoires ne sont pas équipés comme certaines villes le sont. La mobilité du quotidien est le point principalement relevé par les demandeurs d’emploi : c’est un sujet pour 30 % d’entre eux. La mobilité géographique est plus sensible, elle se lie à la situation familiale : quand on a une famille, il n’est pas aisé de se délocaliser à 500 km pour occuper un emploi, avec tout ce que cela implique en termes de logement ou même pour financer un déménagement.

Retrouve-t-on chez les demandeurs d’emploi les autres freins mentionnés par Laurence Bedeau ?

Johan Bernardini-Perinciolo : Oui, bien sûr. J’y ajouterais la situation de l’aidance, lorsqu’on s’occupe d’un proche. Dans la population française, il y a environ 15 % de personnes en situation d’aidance. Dans nos chiffres, on a seulement 0,3 % de nos demandeurs d’emploi qui sont identifiés en situation d’aidance ! On a mené des enquêtes, on voit bien qu’en réalité on s’approche très largement des chiffres nationaux. Simplement, dans ce qui est déclaré au conseiller ou à la conseillère France Travail, il y a un écart parfois. Ce frein, qui est bien réel et qui limite absolument l’accès à l’emploi, n’est pas connu par France Travail. C’est là que nous avons un enjeu d’identification.

"Notre premier objectif est d’identifier 100 % des situations", indique Johan Bernardini-Perinciolo (à droite). - Crédit photo : Franck Beloncle

On peut imaginer qu’il y a de l’auto-censure, du déni, la crainte de dire que l’on est aidant mais cet écart est colossal quand même…

Laurence Bedeau : Je ne détiens pas la vérité sur cet écart, parce qu’il est de l’ordre de l’intime. Ce qui m’a frappée dans l’étude « Le travail en transitions » que nous avons réalisé sur la question de l’aidance, c’est que, pour une part, nos concitoyens qui sont dans cette situation ne se « vivent » pas comme aidants, donc pourquoi se déclareraient-ils aidants ? L’aidance, ça commence par des coups de main, rendre service… Souvent à quelqu’un dont on est très proche, par ailleurs. On ne bascule pas du jour au lendemain dans cette situation. Je pense que cet impensé pèse lourd dans l’écart qu’on constate ici.

Ces freins à l’emploi ont des conséquences très lourdes. Sept demandeurs d’emploi sur dix ont dû renoncer à un emploi à cause d’un des freins identifiés. Laurence Bedeau, vous attendiez-vous à un tel chiffre ?

Laurence Bedeau : Quand on dézoome un peu, ce n’est pas si surprenant. Les freins dont on parle sont d’ordre financiers, familiaux… Si on ne s’intéresse pas qu’aux seuls demandeurs d’emploi, on sait qu’il y a en France à peu près 4 personnes sur 10 qui ont du mal à boucler leurs fins de mois. Depuis le pic inflationniste de 2022, on reste sur ce seuil. Accéder à l’emploi a parfois un coût, et tout le monde ne peut pas le financer. On sait aussi que 40 % des Français vivent à un endroit qu’ils estiment mal desservi par les transports en commun. On sait qu’il y a 3 millions de familles monoparentales. On sait que 20 % des Français sont atteints d’une affection de longue durée. Ces éléments, qui sont surreprésentés parmi les demandeurs d’emploi, alimentent un cercle vicieux. Il y a des facteurs qui se cumulent et qui s’alimentent les uns les autres. 

Pour en savoir plus : Quand les freins à l'emploi s'accumulent

Il fallait ouvrir les perspectives des personnes, mais aussi des recruteurs

Johan Bernardini-Perinciolo - directeur délégué à l’accompagnement des demandeurs d’emploi à France Travail

Johan Bernardini-Perinciolo, ce que l’on découvre sur ces freins sonne comme un constat d’échec collectif.

Johan Bernardini-Perinciolo : C’est quelque chose qui est massif. La réforme qui a conduit à faire France Travail est une réponse pour ouvrir les perspectives. On ne voulait plus que des personnes soient considérées comme trop jeunes, trop vieilles, trop d’ici, trop de là… Il fallait ouvrir les perspectives des personnes, mais aussi des recruteurs : s’ouvrir à différents profils, c’est une richesse. Il faut parfois considérer que la personne a besoin d’accompagnement : lui donner des facilités de logement, de mobilité, de compétences avec des accompagnements par exemple sur la langue française. Il y a des profils qui, au-delà du frein qui pourrait les empêcher d’exercer un emploi, peuvent aboutir à de super recrutements.

Laurence Bedeau a beaucoup insisté sur les questions de mobilité. Chez France Travail, vous ne pouvez pas créer d’un coup de baguette magique des transports en commun. Que pouvez-vous faire ?

Johan Bernardini-Perinciolo : Ce qui est paradoxal, c’est que ce frein est la contrainte la plus ressentie par les personnes mais c’est aussi celui pour lequel il y a le plus d’initiatives. Par exemple, nous avons recensé plus de 700 aides au permis en France, que vous pouvez retrouver sur le portail Mes-Aides.francetravail.fr. Il y a aussi des garages solidaires, du leasing social. Des solutions de mobilité solidaires, il y en a, mais il n’est pas toujours simple pour les personnes de s’y retrouver. Quand il faut mobiliser l’aide de la commune, puis en complément celle de la région, puis utiliser son compte personnel de formation ou solliciter France Travail… Ça peut être très compliqué pour les personnes qui cumulent d’autres difficultés. Pour France Travail, l’enjeu est double. D’une part, être beaucoup plus clair sur l’étendue des possibilités pour les demandeurs d’emploi sur un territoire et pouvoir conseiller les personnes. D’autre part, susciter la création de solutions : nous nous mettons autour de la table avec les collectivités territoriales, les partenaires du réseau pour l’emploi, les missions locales notamment, pour que chacun puisse mettre un petit peu au pot et avancer afin d'accélérer le retour à l’emploi.

Parmi les personnes accompagnées par France Travail, environ 30 % déclarent une situation de santé qui les limite dans leur accès à l’emploi

Un autre frein important est celui de la santé. Le constatez-vous dans les agences France Travail ?

Johan Bernardini-Perinciolo : Oui c’est assez massif. C’est la deuxième difficulté qui est relevée dans nos données : à peu près 30 % des personnes déclarent une situation de santé qui les limite dans leur accès à l’emploi. C’est une difficulté pour France Travail : il peut y avoir des problèmes liés à la dentition, à la vision, mais aussi des problèmes beaucoup plus difficiles à identifier. Les personnels de France Travail ne peuvent pas qualifier un problème de santé. C’est pour cela que nous avons développé une offre de services qui vise à renvoyer vers des professionnels de santé, qui pourront évaluer la situation de santé et son impact sur l’accès à l’emploi. À partir de cela, France Travail doit ajuster son accompagnement : on ne peut pas demander à une personne de répondre à des offres d’emploi si sa situation de santé ne le lui permet pas.

Selon le Baromètre Unédic, 1 demandeur d’emploi sur 2 se dit prêt à accepter une rémunération inférieure, en acceptant en moyenne une perte de 520 euros par mois. Il faut rappeler que le salaire médian est d’environ 2200 euros…

Laurence Bedeau : Ce n’est plus une concession, c’est un renoncement. On entend beaucoup que les chômeurs ne font pas assez de concessions, et pourtant, on peut ajouter à ce renoncement sur la rémunération une liste très longue de concessions. La plupart des demandeurs d’emploi sont prêts à prendre un contrat à durée déterminée. Ils sont prêts à accepter du temps partiel, des horaires décalés ou des emplois sous qualifiés par rapport à leurs compétences réelles. Ces concessions sont nombreuses et montrent bien à quel point l’emploi n’est pas un effort, mais un besoin essentiel.

Johan Bernardini-Perinciolo : Notre conviction, c’est que les personnes ne manquent pas de motivation. Il peut arriver au début, dans les premières semaines, après une expérience qui ne s’est pas très bien passée, qu’on ait besoin de se reposer. Mais ça ne dure pas : le chômage n’amène pas de vacances, il amène de la précarisation et de l’éloignement. Une activité professionnelle, c’est de la socialisation, de la confiance en soi, de l’épanouissement. Beaucoup de personnes sont prêtes à faire beaucoup d’efforts au quotidien pour accéder à l’emploi. Cependant, notre sujet, c’est qu’il ne faut pas que ces concessions se traduisent par des « entrées-sorties », avec retour vers le chômage. Si on renonce à 600 euros et qu’après un temps on ne peut plus payer son essence pour aller travailler, ça n’est pas pérenne. C’est pourquoi nous travaillons aussi sur de l’emploi durable.

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