Interview

« Les salariés aidants nous disent qu’ils sont freinés dans leur vie professionnelle »

Le rôle des aidants auprès des personnes âgées est l’un des enjeux-clés du vieillissement global de la population française. Comment les actifs le perçoivent-ils et quelles sont leurs attentes ? Dans l’émission « Longue Vue », Vincent Edin interroge Serge Guérin, sociologue spécialiste du vieillissement et des solidarités, et Adrien Smid, consultant au sein du cabinet Elabe qui a mené pour l’Unédic l’enquête « Le travail en transitions », dont l’édition parue en mai 2025 est consacrée à la transition démographique.

21 juillet 2025

Travailler tout en ayant la charge d’un proche âgé peut être un véritable défi. Comment les actifs français perçoivent-ils ce rôle ? Quel est le ressenti des 15% d’entre eux qui endossent directement cette responsabilité auprès d’un proche âgé ? Quelles sont leurs attentes ? C’est notamment pour répondre à ces questions que l’Unédic a publié en mai 2025 l’enquête « Le travail en transitions », réalisée par le cabinet Elabe. Cette édition est consacrée à la transition démographique et à ses conséquences sur le travail.

Dans l’émission « Longue vue », le journaliste Vincent Edin anime une discussion sur la question de l’aidance et confronte les points de vue d’Adrien Smid, consultant pour le cabinet Elabe, et de Serge Guérin, sociologue spécialiste du vieillissement et des solidarités. Une version éditée et condensée de cet entretien est proposée ci-après.

Vincent Edin : L’étude de l’Unédic évoque de grands bouleversements démographiques en France. Serge Guérin, quel est votre regard de sociologue sur cette transition ?

Serge Guérin : Ce qui est intéressant dans l’étude, c’est qu’elle montre que les gens ont vraiment intégré cette idée d’une transition démographique. A plus de 70%, ils disent qu’il y a un sacré changement qui se produit. C’était pourtant un changement à bas bruit, à partir des années 1960, qu’on ne voyait pas et qui est devenu, 60 ans plus tard, beaucoup plus visible. Si on veut résumer, on pourrait dire que pour la première fois dans l’histoire de France, il y a une réalité totale, celle d’un grand vieillissement. Depuis 2015, les moins de 20 ans sont devenus moins nombreux que les plus de 60 ans. Et entre aujourd’hui et 2030, les plus de 65 ans deviendront plus nombreux que les moins de 20 ans.

15% des actifs sont aidants, dont 8% sont aidants et parents

Vincent Edin : Aujourd'hui, en France, 15% des actifs déclarent être aidants, dont 8% sont à la fois aidants et parents, ce qu'on désigne parfois comme appartenant à la génération sandwich. Adrien Smid, quel est le profil de l’aidant ?

Adrien Smid : Un aidant est une personne qui vient en aide régulièrement à un proche, pour une partie ou la totalité des activités de la vie quotidienne. C’est par exemple aller faire les courses, aller à un rendez-vous médical ou bien faire des papiers administratifs. Aujourd’hui, les aidants dans notre pays, c’est plus de 9 millions de personnes, près de 1 Français sur 7. Ces personnes peuvent être seules ou accompagnées par d’autres membres de leur famille ; elles peuvent s’occuper de leur proche quasiment à temps complet – plus d’un quart des aidants s’occupent de leur proche plus de 20 heures par semaine. Dans notre étude pour l’Unédic, on s’est plus spécifiquement intéressés aux aidants qui sont actifs et qui accompagnent un proche plus âgé. Selon cette définition, 15% des actifs déclarent être aidants d’un parent. C’est près de 5 millions de personnes qui aujourd’hui doivent concilier aidance et vie professionnelle. La moitié d’entre eux sont la « génération sandwich » : ils ont une vie professionnelle, des parents en perte d’autonomie dont ils doivent s’occuper et des enfants.

Serge Guérin : Avec un collectif d’aidants, nous avions essayé de montrer ce que ça représenterait si la société payait pour le travail effectué par les aidants. On avait pris 8,5 millions d’aidants, 20 heures par semaine, 19 euros de l’heure. On arrivait à un coût de 168 milliards d’euros. Il n’y avait aucun chiffre à l’époque. Des gens très sérieux ont ensuite fait d’autres calculs, qui estiment le montant autour de 15 milliards d’euros. Quoiqu’il en soit, le temps passé est monstrueux. C’est problématique pour les gens qui sont à la retraite, mais c’est aussi problématique pour les gens qui travaillent et ça touche aussi les entreprises et l’ensemble du collectif.

Près d’un actif aidant sur deux déclare avoir renoncé à une opportunité professionnelle en raison de sa situation d’aidant

Adrien Smid - consultant au cabinet Elabe

Vincent Edin : Quelle est la part des femmes parmi les aidants ?

Adrien Smid : C’est une caractéristique importante de la population des aidants : elle est plus féminine que la moyenne ; 54% des aidants sont des femmes alors qu’elles représentent 48% de la population active en France. Les actifs aidants ont une autre spécificité : ils font nettement plus de télétravail, près d’un aidant sur deux déclare travailler régulièrement à distance, alors que la proportion est plutôt de l’ordre de 30% dans l’ensemble de la population active. En revanche, pour le reste, il n’y a pas de déterminisme sociologique : que vous soyez cadre ou ouvrier, plus ou moins diplômé, vous avez la même proportion d’aidants dans toutes ces catégories. Avoir à s’occuper un jour de ses parents, c’est quelque chose qui peut arriver à tout le monde.

Serge Guérin : On parlait autrefois d’« aidants naturels ». La notion d'aidant naturel veut dire : c'est naturel de le faire. Et quand c'est naturel de le faire, ça voulait dire : c'est aux femmes de le faire. Dans le débat sémantique qui a eu lieu au moment de la loi de 2015, certains pouvaient parler d’« aidants familiaux ». Mais attention : 20% des aidants ne sont pas liés biologiquement ou en termes d’état civil à la famille. Cela peut être un voisin ou un ami. D’où la notion de « proche aidant ».

Vincent Edin : L’enquête « Le travail en transitions » montre que la plupart des actifs sont persuadés qu’être aidant a un impact négatif sur la carrière professionnelle.

Adrien Smid : Plus de 80% des actifs nous disent que c’est compliqué de concilier la vie professionnelle avec la vie d’aidant, dans ce qui constitue une double journée. Il y a un impact sur la vie professionnelle actuelle : les aidants nous disent qu’ils connaissent une perte d’efficacité, de la fatigue qui s’installe, un manque de concentration pour réussir à faire son métier au quotidien. Les aidants nous disent aussi qu’ils sont freinés dans leur vie professionnelle : en termes de promotion, de formation, de reconversion. Ils sont près d’un sur deux à avoir renoncé à une opportunité professionnelle en raison de leur situation d’aidant. Cela va même jusqu’à la peur de perdre son travail pour 4 aidants sur 10. Et c’est même encore un peu plus pour les aidants qui sont parents.

Vincent Edin : L’enquête montre aussi que les actifs qui ne sont pas aidants se font une idée plus difficile encore de la situation d’aidant que les aidants eux-mêmes. Comment l’expliquer ?

Serge Guérin : Ce qui est intéressant, c’est que les gens ont bien intégré les enjeux de l’aidance : tout le monde sait que ça existe. Il est difficile de trouver quelqu’un qui ne connait personne autour de lui qui soit aidant ! Dans les peurs que l'on peut avoir, y compris les peurs de l'âge qui vient, la peur d’être en perte d’autonomie est très forte. La peur de se retrouver à devoir accompagner un proche génère aussi une angoisse. On craint pour ses parents, bien sûr, mais on se dit aussi : « Comment je vais faire ? » Les gens qui vivent vraiment cette situation peuvent en avoir une vision moins négative. Cela prouve aussi que nous avons des ressources insoupçonnées et que les aidants développent des capacités très particulières.

"Un élément qui ressortait dans tous les entretiens que j’ai pu faire : un travail, c’est aussi une soupape de sûreté", note Serge Guérin (au centre). - Crédit photo : Franck Beloncle

Vincent Edin : Avez-vous vu les choses évoluer ces dernières années, quant à la reconnaissance des aidants ?

Serge Guérin : La notion d’aidant a une visibilité beaucoup plus forte qu’auparavant. Mais globalement, on n’en a pas fait tant que ça concernant les aidants. Il y a du travail à faire pour la formation des managers pour mieux prendre en compte la situation des salariés. Il y a eu des progrès, mais sans doute de matière hétérogène. Il y a de grandes entreprises qui accompagnent plutôt mieux les personnes. C’est plus complexe dans les entreprises plus petites. S’il n’y a que cinq salariés et que l’un est aidant, réorganiser le travail est plus difficile. Il y a aussi une question géographique : si je suis proche d’une grande ville, il y a plus de moyens pour accompagner. Si je suis dans un petit village, il n’y a rien autour de moi.

Une majorité écrasante des actifs aidants veulent conserver leur activité professionnelle

Vincent Edin : Une majorité écrasante des actifs aidants disent vouloir conserver leur activité professionnelle, malgré la difficulté. Pourquoi ?

Adrien Smid : Cela interroge la place qu’a le travail dans nos vies aujourd’hui. On parle beaucoup en ce moment des Français qui ne voudraient pas travailler plus, « la société des fainéants ». En fait, le travail reste très important dans la vie des Français, mais sa centralité a un peu bougé. On le mesure dans nos enquêtes Elabe par ailleurs : aujourd’hui, la vie professionnelle est concurrencée par d’autres aspects de la vie sociale, familiale, par les passions, les hobbies. Pour faire une vie complète, il faut tous ces piliers à la fois. Les salariés recherchent un équilibre. Et les aidants disent : oui, j’ai une vie personnelle qui est remplie, mais je n’ai pas envie que ce soit toute ma vie ; j’ai besoin d’une vie professionnelle qui apporte un contact social, une progression personnelle, une stimulation intellectuelle. Il n’y a pas du tout une démission des salariés aidants aujourd’hui.

Serge Guérin : Nous avons des identités multiples. Être aidant ne suffit pas à me définir. Autre élément, qui ressortait dans tous les entretiens que j’ai pu faire : un travail, c’est aussi une soupape de sûreté. Ça me fait penser à autre chose, ça me libère l’esprit. Et puis, enfin, le travail c’est du lien social. C’est d’abord pour voir les autres, pour échanger, que les gens vont travailler. Quand je me retrouve aidant, je ne peux plus avoir ces relations, cela m’enferme.

Vincent Edin : Quelles sont les grandes attentes des Français pour concilier aidance et vie professionnelle ?

Adrien Smid : On l’a vu, les aidants ont des difficultés avec leur double journée, mais ils ont envie d’y arriver. Il y a une conviction très forte qui est partagée dans l’étude : ils ont besoin d’aménagements de la part de leurs employeurs. Une majorité d’entre eux, 57%, nous disent : « J’ai besoin de plus de souplesse et de flexibilité. » Cela vaut pour les horaires, évidemment. Peut-être avoir plus de congés disponibles ou la possibilité d’aménager dans la journée son temps de travail, peut-être plus de télétravail pour ceux qui le peuvent. Le paradoxe, c’est que quasiment la même proportion – 55% – ne bénéficient d’aucun aménagement aujourd’hui. Comment l’expliquer ? D’abord parce que 6 aidants sur 10 soit n’ont pas parlé de leur situation au travail, soit quand ils l’ont fait, ils estiment ne pas avoir été écoutés. Et ceux qui en ont parlé à leur travail en ont surtout parlé à leurs collègues. Les collègues, c’est utile, ça peut dépanner si j’ai besoin de me faire remplacer une heure ou deux une après-midi. Mais si on veut bénéficier d’aménagements concrets et durables, c’est à son employeur qu’il faut en parler en premier lieu.

Il y a une forme d’autocensure : je ne vais pas dire que je suis aidant, parce que ça me met en fragilité dans l’entreprise

Serge Guérin - sociologue spécialiste du vieillissement et des solidarités

Vincent Edin : Serge Guérin, pourquoi ces tabous persistent-ils ?

Serge Guérin : Il y a une forme d’autocensure : je ne vais pas le dire, parce que ça me met en fragilité, parce que d’une certaine manière, je ne suis pas très fier. Ce n’est pas comme annoncer qu’on attend un enfant. Il y a un frein, parce que nous sommes dans une culture d’hyperperformance : il faut être bon, dans la réussite… Et là, en devenant aidant, je risque de perdre de la performance. Deuxième élément : à qui j’en parle ? Je peux aller en parler à la médecine du travail, mais elle est peu citée dans l’étude, aussi sans doute parce qu’il y a plein d’endroits où il n’y a pas de médecine du travail ! Est-ce que j’en parle à mon manager ? Si mon manager a 20 ans de moins que moi, il ne va pas très bien comprendre mes histoires de parents… Parfois, il peut être utile de pouvoir en parler « sans que ça se sache », à travers des dispositifs mis en place par l’entreprise : par exemple, en donnant accès à des assistantes sociales externes. Cela évite que je sois mis en fragilité au sein de l’entreprise. Ce qui est intéressant, c’est que quand je me fais aider, c’est tout bon pour l’entreprise. Parce que je ne passe pas 2 heures sur mon temps de travail à essayer de trouver une place en Ehpad : d’autres personnes qui connaissent mieux le sujet vont m’aider à le faire. J’aurais donc l’esprit plus libre et je travaillerai mieux. Cela renforce le lien avec l’entreprise.

Vincent Edin : Que font déjà les entreprises sur ce sujet et que pourraient-elles faire de plus ?

Serge Guérin : Un des éléments les plus efficaces, c’est de parvenir à s’organiser en termes d’horaires. Ce n’est pas simple ! Cela dépend de votre métier, de votre place dans l’équipe, de la possibilité ou non de télétravailler… Si vous êtes infirmière ou si vous êtes pompier, il n’y a pas de télétravail. Certaines entreprises ont créé des journées « congés aidants », des journées supplémentaires parce qu’on considère qu’en tant qu’aidant, vous avez besoin de jours supplémentaires.

Adrien Smid : Lorsqu’une entreprise met en place des aménagements, la relation avec ses employés s’améliore. Nos chiffres le confirment : les salariés aidants qui ont bénéficié d’un aménagement, par exemple la flexibilité horaire, ont une satisfaction dans leur vie professionnelle et vis-à-vis de l’équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle qui est nettement meilleure – de l’ordre de 15 à 20 points de plus – que les salariés aidants qui n’ont pas eu d’accompagnement. C’est un véritable enjeu pour les entreprises, d’autant que 8 actifs sur 10 nous disent que quand ils cherchent un travail, ils regardent ce que font les entreprises pour les aidants, pour les parents ou en matière de formation des seniors. Et c’est aussi une question de fidélisation des salariés actuels : près de 80% des actifs estiment que les actions des entreprises sur ces sujets les inciteraient à y rester.

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