L'impact de la transition écologique sur la qualité du travail
Dans vos travaux, vous mettez en rapport la transition écologique et la question de la qualité du travail. Quel lien entretiennent ces deux notions ?
Ce lien est établi par le bureau international du travail en 2016 à travers l’expression « d’emploi décent ». L’idée est d’assurer un revenu équitable, des droits égaux et une protection sociale adéquate et pérenne. Cette notion reprend des revendications syndicales apparues aux États-Unis dès les années 90, en souvenir des grandes mutations industrielles des années 80 et de la dévastation de pans entiers du territoire. Ces syndicats voulaient mettre fin au conflit entre environnement et emploi et disaient en substance : « Oui pour la transition écologique, mais à des conditions sociales justes ».
Que sait-on aujourd’hui de l’impact de la transition écologique sur l’emploi ?
Le rapport Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz « Les incidences économiques de l’action pour le climat », remis en mai 2023 à Élisabeth Borne, conclut que « les emplois directement impactés par la transition écologique ne représenteront qu’une part relativement limitée de l’emploi total », tout en précisant qu’au niveau des secteurs les plus impactés « la dynamique et les tensions associées pourront être importantes à court terme ». Plusieurs modélisations, réalisées notamment par la Dares et France Stratégie, estiment des créations d’emplois relativement modestes, de l’ordre de 200 000 à 500 000 emplois supplémentaires selon les hypothèses à l’horizon 2030.
Plusieurs modélisations, réalisées notamment par la Dares et France Stratégie, estiment des créations d’emplois relativement modestes, de l’ordre de 200 000 à 500 000 emplois supplémentaires selon les hypothèses à l’horizon 2030.
Quels sont les secteurs les plus impactés ?
Les destructions d’emploi seraient plus concentrées dans le secteur des transports (compte tenu de l’adoption de modes décarbonés) et l’on peut s’attendre également à une diminution de l’emploi dans les industries les plus fortement consommatrices en carbone et en énergies non renouvelables. Quant à l’impact de la transition sur l’agriculture, il est débattu. Certains prévoient un ralentissement des pertes d’emploi, d’autres une création massive, sous l’effet de la relocalisation des cultures.
Le verdissement des emplois
Globalement, la transition écologique ne va donc probablement pas se traduire par un boom des emplois verts ?
Pour rendre compte de ces phénomènes, une distinction a été établie entre les « métiers verts ou à finalité environnementale » et les « métiers verdissants ». Un métier est dit vert lorsque les compétences mises en œuvre contribuent à mesurer, prévenir, maîtriser, corriger les impacts négatifs et les dommages sur l’environnement, indépendamment de l’activité de l’entreprise où il est exercé. C’est le cas des agents d’entretien des espaces naturels, agents de déchetterie, techniciens chargés de l’assainissement et distribution de l’eau, etc.
Un métier verdissant est un métier dont la finalité n’est pas environnementale, mais qui intègre de nouvelles briques de compétences environnementales dans les gestes métier. Un grand nombre de professions sont concernées, comme les architectes, les poseurs en isolation thermique, les jardiniers, les responsables logistiques, etc.
Selon le service des données et études statistiques du ministère chargé de la transition écologique, 361 000 personnes, soit 1,2 % de la population en emploi, exercent un métier vert en 2019 comme en 2024, contre 3,8 millions de personnes pour les emplois verdissants. Le même rapport pointait également une diminution du volume des emplois verts entre 2014 et 2019 et une légère progression des emplois verdissants.
On peut donc s’attendre dans les années futures, non pas à une explosion des emplois verts, mais à un verdissement des métiers ?
C’est plus probable. Ce qui pose une question majeure, pour revenir au point de départ de notre interview… Si de plus en plus de métiers sont amenés à évoluer, du point de vue des gestes métiers et des compétences environnementales à acquérir, quelles politiques, quels dispositifs mettre en œuvre pour accompagner ces transitions et faire en sortent qu’elles aillent dans le sens, non pas d’une dégradation du travail, mais d’une amélioration ? L’enjeu est important, car la transition écologique présente autant de risques que d’opportunités pour le travail.
Les emplois verts sont aujourd’hui des métiers techniques peu qualifiés, ternis par de mauvaises conditions de travail, l’absence de reconnaissance et de rémunération alors qu’ils sont au cœur de la transition écologique. C’est le cas notamment de la majorité des emplois dans les industries de tri, par exemple.
D’un autre côté, la transition écologique est l’occasion pour beaucoup de métiers d’acquérir de nouvelles compétences et elle peut être porteuse de sens, d’un sentiment d’utilité sociale, par exemple pour des agents d’entretien des espaces verts amenés à adopter des pratiques durables.
Il faut donner une visibilité aux nouvelles compétences liées à la transition écologique, les rémunérer, les valoriser et financer les transitions professionnelles
Les quatre défis pour une transition écologique juste
Vous distinguez quatre défis à relever pour une transition écologique « juste ». Pourriez-vous les détailler ?
Tout d’abord, afin d’éviter les phénomènes de dévitalisation des territoires et de reconversion sans issue qu’on a pu observer au cours d’autres transitions, il est nécessaire d’anticiper les transformations du travail et de l’emploi.
Comment faire pour que la transition écologique soit source d’emplois et de travail décent ? A mon sens, quatre conditions doivent être réunies : l’amélioration de la qualité des emplois, la valorisation des compétences, la sécurisation du travail avec notamment l’adaptation au changement climatique, l’intégration des dimensions collectives et territoriales.
Il faut donner une visibilité aux nouvelles compétences liées à la transition écologique, les rémunérer, les valoriser et financer les transitions professionnelles. Si l’on prend l’exemple du BTP, l’application des nouvelles normes environnementales, l’utilisation de nouveaux matériaux impliquent de nouveaux savoir-faire, techniques et organisationnels. Mais ceux-ci sont rarement reconnus et valorisés.
Plusieurs pistes sont envisageables pour y remédier : la mise en place d’un référentiel de socle commun de compétences en lien avec l’écologie, la validation des acquis de l’expérience (VAE) ou l’inclusion des objectifs environnementaux des entreprises dans les négociations salariales, que la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 oblige à mettre en débat au sein des comités sociaux et économiques.
Vous avez aussi parlé de sécuriser le travail. De quelle manière ?
C’est toute la question du travail à l’heure du dérèglement climatique : comment faire en sorte que le travail reste soutenable notamment lors des épisodes de forte canicule auxquels nous allons être de plus en plus exposés ? En 2024, Eurofond a publié une étude révélant que 34 % des hommes et 18 % des femmes avaient été exposés au cours de l’année à de fortes chaleurs. Dans le BTP, cette proportion atteint 57% et dans l’agriculture, 68%. Nous allons devoir adapter le travail au changement climatique et notamment rapprocher deux champs d’action aujourd’hui cloisonnés, la santé au travail et la santé environnementale.
Pourquoi en appeler à une intégration des dimensions collectives et territoriales ?
La dimension collective est essentielle, car la transition écologique est un changement systémique et territorialisé. L’approche individuelle ne suffit pas, la transition exige une coordination entre acteurs locaux, tant sur la prospective que sur les réponses aux grands enjeux du territoire.
Des territoires, comme Gardanne-Meyreuil dans les Bouches-du-Rhône, confronté à la nécessité d’accompagner les salariés face à la fermeture programmée d’une des dernières centrales électriques fonctionnant au charbon, montrent la voie, en faisant le pari du collectif. Salariés, industriels, clients, collectivités sont ainsi conviés à réfléchir ensemble à cette transition et à dessiner un projet de territoire.
Cette approche est d’autant plus intéressante que le territoire est sans doute la bonne échelle pour se préparer aux transitions.
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