Interview

« On peut être concerné à tout âge par l’Assurance chômage »

Qu’est-ce qu’un allocataire de l’Assurance chômage ? Existe-t-il un profil type? L’émission « Longue Vue » a accueilli Odile Muller, chargée d’études à l’Unédic et autrice d’une étude sur la diversité des profils d’allocataires de l’Assurance chômage, et  Didier Demazière, sociologue du travail, spécialiste du chômage et des trajectoires professionnelles. 

16 juin 2026

Les allocataires de l’Assurance chômage ne forment pas un groupe homogène : c’est le premier enseignement de l’étude menée par Odile Muller pour l’Unédic, qui identifie 16 populations-clés parmi les personnes prises en charge par le régime. Âge, type de contrat, niveau de diplôme, situation familiale, activité pendant le chômage : les situations sont multiples et les parcours très contrastés. Dans l’émission « Longue vue », consacrée au futur du travail et de l’emploi, Odile Muller et Didier Demazière reviennent sur ces travaux qui révèlent en détail la diversité des profils des allocataires de l’Assurance chômage.

L’intégralité de l’échange est accessible en vidéo ci-dessous. Une version éditée et condensée de cet entretien est proposée ci-après.

Une grande diversité de profils d'allocataires

Qu'est-ce qu'un allocataire de l'Assurance chômage ? Et surtout, en quoi est-ce différent d'un demandeur d’emploi ?

Odile Muller : Un allocataire de l'Assurance chômage, c'est un demandeur d'emploi qui réunit toutes les conditions pour ouvrir un droit à l’Assurance chômage. Mais il ne sera pas nécessairement indemnisé chaque mois. Fin décembre 2024, on comptait 3,8 millions d'allocataires dont 2,7 millions étaient indemnisés.

Dans cette étude, vous avez établi un panorama des différentes catégories d’allocataires en regardant l'événement qui a déclenché la situation de chômage. Pouvez-vous commencer par nous présenter cette cartographie des allocataires ?

Odile Muller : Dans un premier temps, on a divisé la population des allocataires en deux grandes catégories. Une première moitié dont la fin de contrat était connue avant leur épisode de chômage — CDD, contrats d’apprentissage… — et l’autre moitié qui a vécu une rupture de contrat (licenciement, rupture conventionnelle). On pourrait simplifier en disant que d'un côté ce sont les contrats courts et de l'autre les contrats longs mais c’est plus complexe que ça.

"Dans les années 1970, la majorité des chômeurs le devenaient à l'issue d'un licenciement économique et donc d'une rupture de contrat" indique Didier Demazière (à gauche). -Crédit photo: Franck Beloncle

Cette cartographie révèle une mosaïque de situations. Le poids d'une population dans l'effectif global correspond-il toujours à son poids dans les dépenses de l'Assurance chômage ? Prenons l'exemple des saisonniers, qui représentent 6 % des allocataires…

Odile Muller : Effectivement, si on se concentre sur les dépenses, la répartition est différente. Le niveau de dépenses dépend du montant d'allocation et de la part de ceux qui travaillent. Quand un allocataire travaille, son indemnisation baisse. Ainsi, les dépenses baissent. Dans le cas des saisonniers, 6 % de saisonniers en effectif représente 4 % des dépenses parce que leur salaire est relativement plus faible que pour les autres catégories d’allocataires. Et ils ont davantage tendance à travailler au cours de leur droit.

Didier Demazière, vous avez beaucoup travaillé sur le vécu des demandeurs d'emploi. Selon que l'on se retrouve au chômage en fin de contrat ou à cause d'une rupture, vit-on son chômage différemment ?

Didier Demazière : Oui, c'est même une distinction assez structurante. Dans les années 1970, la majorité des chômeurs le devenaient à l'issue d'un licenciement économique et donc d'une rupture de contrat. Le chômage était une situation qui faisait irruption, qui produisait un choc. Cela favorisait un vécu négatif du chômage, la fin d'une période de stabilité de l'emploi, mais aussi une menace pour l'identité professionnelle.

Puis, dans l'histoire du chômage, d'autres manières d'entrer en chômage ont progressivement pris de l'importance — notamment la fin de contrat à durée limitée, et donc l'apparition du chômage prévisible. C'est une situation toujours négative par rapport à l'emploi, mais dans laquelle il est plus aisé de s'adapter. Cela étant dit, dans les périodes où le niveau de chômage est très élevé, cette distinction s’estompe.

L'âge, une variable structurante

L’étude présente des pyramides des âges, avec des différences très marquées selon les types de contrats. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Odile Muller :  Cette cartographie permet de bien visualiser toute la diversité des allocataires. Les anciens alternants et les personnes licenciées pour inaptitude présentent des profils d’âge complètement différents. Et pourtant, les règles d'assurance chômage sont les mêmes pour toutes ces personnes. 

Didier Demazière : Le premier constat, c'est qu’on peut être au chômage à tous les âges. Ensuite, la variable de l’âge est assez structurante dans l’expérience du chômage. Les plus jeunes sont plus exposés au chômage, mais retrouvent plus rapidement un emploi. Les plus âgés, c'est l'inverse : ils connaissent moins souvent le chômage, mais risquent davantage d’y rester plus longtemps.

On constate aussi que les jeunes arrivent au chômage plus souvent après une fin de CDD, une mission d'intérim ou une fin de période d'essai. Que faut-il en déduire ?

Odile Muller : Cela traduit bien la difficulté d'insertion sur le marché du travail. Les jeunes passent plus souvent par un, voire plusieurs CDD avant d’accéder à un CDI. Mais ce qui frappe aussi, c’est qu’il n’y a pas que des jeunes parmi les intérimaires. Et on peut faire le même constat pour la plupart des catégories. On peut être concerné à tout âge par l’Assurance chômage.

Didier Demazière : Sur le marché du travail, les jeunes sont des entrants. Ils sortent du système éducatif, puis cherchent à amorcer leur carrière professionnelle. Et cette période d'amorçage passe par des stages, des CDD, des petits contrats et aussi évidemment des périodes de chômage. Leurs durées peuvent varier selon la formation et le niveau de diplôme des jeunes. Ces inégalités selon le niveau de diplôme, on les a repérées dès le début des années 1980. Et elles sont à peu près les mêmes aujourd'hui. La jeunesse est une catégorie extrêmement hétérogène.

Chez les allocataires de l’Assurance chômage, les employés de particuliers sont très majoritairement des femmes

Odile Muller - chargée d'étude à l'Unédic

Au-delà de la question de l’âge, il y a celle du genre. Au premier abord, on a l'impression qu’il y a autant de femmes que d’hommes parmi les allocataires. En réalité, les situations sont beaucoup plus contrastées… 

Odile Muller : Globalement, on observe autant de femmes que d'hommes chez les allocataires de l'Assurance chômage. Mais par catégorie, les nuances sont importantes.

Pour les ruptures conventionnelles, la répartition femme / homme est quasiment symétrique. De même chez les alternants. En revanche, les intérimaires sont majoritairement des hommes, et les employés de particuliers très majoritairement des femmes.

À ce propos, on voit que ce sont presque exclusivement des femmes qui se retrouvent au chômage après un contrat avec un particulier employeur. Comment l'expliquer ?

Didier Demazière : Tout simplement parce que ce sont massivement des femmes qui sont salariées de particuliers employeurs. Et ce que révèle cette pyramide des âges, c'est qu’en avançant en âge, ces femmes sont plus vulnérables face au chômage : la majorité de l’effectif se concentre plutôt au-delà de 40, voire de 50 ans.

Le diplôme, un facteur de reconversion

Autre catégorie intéressante : celle des allocataires indemnisés après une démission-reconversion. Pourquoi sont-ils si nombreux à être diplômés du supérieur ?

Didier Demazière : Ce qu'on peut avancer comme hypothèse, c’est qu’une fraction de ces personnes ont, à un moment de leur carrière, eu envie d’autre chose après avoir occupé un emploi correspondant à leurs études. Elles ont cherché une activité plus gratifiante et ont pu se reconvertir dans des métiers plus manuels, artisanaux. C'est typiquement une carrière de diplômé.

Le deuxième, ce sont les ressources nécessaires pour négocier un départ et construire un nouveau projet professionnel pour se reconvertir. Plus on a de diplômes, plus on est à l'aise pour élaborer un projet alternatif. C'est ce que confirment de nombreux travaux sur les reconversions professionnelles.

Les licenciés économiques sont souvent plus âgés, ont une famille, des enfants, un prêt immobilier.

Didier Demazière - Sociologue du travail, spécialiste du chômage et des trajectoires professionnelles

Les cadres sont très présents dans les dispositifs de reconversion et les ruptures conventionnelles, c'est assez logique. Mais on constate qu'ils sont aussi bien représentés parmi les licenciés économiques. C'est plus contre-intuitif…

Odile Muller : Les cadres se retrouvent davantage du côté des ruptures de contrat car ils sont plus âgés, plus diplômés et sont plus souvent en CDI. Statistiquement, on les retrouve donc plus du côté des ruptures que des CDD. Ainsi, on les retrouve parmi les licenciés économiques, mais pas significativement plus que les autres.

Existe-t-il une spécificité des licenciés économiques dans leur rapport au chômage ? 

Didier Demazière : Une part des licenciements économiques est le résultat de crises sectorielles — la métallurgie il y a 50 ans, le commerce de l'habillement aujourd’hui. Les emplois perdus ont disparu du marché du travail. L'idée de retrouver l'emploi équivalent perd alors beaucoup de force, ce qui accentue le côté douloureux de la mise en chômage.

Par ailleurs, les licenciés économiques sont souvent plus âgés, ont une famille, des enfants, un prêt immobilier. Tout un environnement de vie dépendant du salaire perdu. Le licenciement économique, ce n’est donc pas seulement la perte d'emploi, c'est la déstabilisation d’un mode de vie.

Un allocataire sur deux travaille

Le dernier enseignement de l’étude concerne les allocataires qui travaillent. L’étude nous révèle que les situations sont très diverses selon les statuts. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Odile Muller : C'est un résultat important parce qu’il bat en brèche l'image du demandeur d'emploi inactif. Même parmi les personnes licenciées pour inaptitude, un allocataire sur trois travaille. Chez les intermittents du spectacle, ils sont 82% à travailler, ce qui s’explique par la logique même du système de l'intermittence. Chez les employés de particuliers, 74 % cumulent chômage et contrat à temps partiel.

Concernant les démissions pour reconversion, 71 % d'allocataires travaillent, dont 58% dans une activité non salariée, ce qui s’explique par leur projet de création d'entreprise, qui les occupe pendant la durée de leurs droits. Les situations sont donc très différentes d'une catégorie à l'autre.  

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