L'impact de l'IA sur la qualité du travail
Vous défendez l’idée qu’au-delà de la question des créations et destructions d’emplois, l’IA va avoir un impact important sur la qualité du travail. Pourquoi ?
Jusqu’aux années 2010, il y avait une sorte de consensus selon lequel les innovations technologiques supprimaient les tâches les plus répétitives et les moins épanouissantes. L’IA introduit une nouvelle donne. Elle bouleverse désormais les emplois qualifiés et automatise les tâches décisionnelles et cognitives.
Les travailleurs peuvent dès lors être dépossédés de la prise de décisions, l’algorithme décidant à leur place. Ceci induit un risque de perte de sens, d’intérêt du travail et de déqualification. Par ailleurs, le rapport entre l’homme et l’outil est potentiellement inversé : l’utilisateur s’adapte aux exigences de l’IA, au lieu de l’inverse.
L’introduction de l’IA présenterait donc un risque de dégradation du travail ?
La réponse doit bien sûr être nuancée. De la même manière qu’il serait caricatural d’afficher un optimisme béat sur la promesse de création massive d’emplois que représenterait l’IA, ou à l’opposé prédire la fin du travail, on ne peut pronostiquer une dégradation massive du travail liée à ces nouveaux outils. Là aussi, il y aura sans doute des gagnants, et des perdants. Certains métiers bénéficieront de perspectives nouvelles, d’autres, vont se trouver déqualifiés.
Cela dépendra aussi des priorités des entreprises. Les recherches en économie évolutionnaire de l’école de Pise et de Giovanni Dosi mettent en lumière la diversité des stratégies d’adoption des innovations technologiques. Certaines entreprises y voient un moyen d’améliorer la qualité de leur production et de valoriser les compétences de leurs travailleurs. D’autres, en revanche, s’en servent exclusivement pour réduire leurs coûts et automatiser les tâches, souvent au détriment de l’emploi.
Certains métiers bénéficieront de perspectives nouvelles, d’autres, vont se trouver déqualifiés.
L'impact de l'IA selon les secteurs d'activité
Quels sont les secteurs potentiellement les plus impactés ?
Dans les secteurs manufacturier et logistique, l’IA va imposer un rythme de travail plus standardisé et contraignant. Elle risque également de se traduire par une déqualification des métiers. Un opérateur logistique qualifié était formé hier en deux à trois semaines. Désormais, deux jours suffisent. Là où il y avait un savoir-faire à acquérir, des compétences à développer, le travailleur devient interchangeable. Un chauffeur de taxi avait un savoir-faire cartographique, connaissait les rues et quartiers d’une ville et les itinéraires les plus fluides, tandis que le chauffeur de VTC se voit dicter les déplacements et perd son autonomie.
Nous pourrions multiplier les exemples, car rares sont les professions qui échapperont à ces évolutions, y compris les professions intellectuelles. L’usage croissant de l’IA dans le journalisme, la communication, la traduction, la finance ou le conseil peut se traduire par une fragmentation des tâches et une pression accrue pour produire plus rapidement.
N’y a-t-il pas également un risque de perte de compétences pour certains métiers ?
Cela fait aussi partie des grandes interrogations. Des travaux récents se sont ainsi intéressés à l’impact de l’IA sur la profession de radiologue, se posant la question de l’éventuelle perte de savoir-faire des jeunes radiologues qui débuteront leur carrière en utilisant ces nouveaux outils.
J’ajoute que cette problématique n’est pas nouvelle. Adam Smith, qui a décrit les débuts du capitalisme, alertait ses contemporains. Il disait en substance : la division du travail, le découpage de celui-ci en tâches simples est source d’efficacité, mais comporte un risque de perte de compétences et d’abrutissement lié à un travail répétitif.
Rares sont les professions qui échapperont à ces évolutions, y compris les professions intellectuelles.
Encadrer les usages de l'IA
Comment éviter la dégradation du travail ?
L’idée n’est pas de stopper l’innovation, mais d’encadrer son usage et de mettre en place une régulation, comme le préconise Daron Acemoglu, (prix Nobel d’économie 2024, NDR), pour mettre l’IA au service de l’humain. Les politiques publiques auraient tout intérêt à favoriser les entreprises qui utilisent l’IA pour améliorer la qualité des emplois, plutôt que celles qui n’ont dans le viseur que la maximisation de la rentabilité, au détriment des travailleurs.
Si l’on intensifie l’IA, les gains de productivité doivent être partagés. Par ailleurs, ces outils ne devraient pas être imposés de manière verticale, mais être discutés avec les salariés. Mon collègue, Jérôme Gautié (professeur à l'Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre d'économie de la Sorbonne, NDR), a mis en évidence les grandes différences, lors de l’introduction de nouvelles technologies, entre les pratiques managériales françaises et suédoises au sein d’un même groupe aéronautique. En Suède, une véritable concertation a été organisée, au cours de laquelle le manager a permis aux ingénieurs de s’approprier l’outil. Rien de tel en France, où l’outil a été accompagné d’indicateurs de performance et de consignes très précises sur les usages.
Si l’on veut que l’IA ne se traduise pas par une dégradation du travail, il faut à mon avis s’inspirer de ces pratiques, revivifier le dialogue social et faire en sorte que les négociations d’entreprise abordent davantage cette question des nouvelles technologies et de leur impact sur la qualité et les conditions de travail.
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